vendredi 19 décembre 2014

Fernando Pessoa : une "Ode maritime" douce et violente


En relisant certains passages doux, émouvants et d'autres d'une rare violence de "Ode Maritime" de Fernando Pessoa, ou plutôt de son hétéronyme Alvaro de Campos, je me souviens d'une mise en scène forte et dérangeante de ce texte, à laquelle j'avais eu le bonheur d'assister au Théatre de la Ville à Paris, il y a 4 ans. 

Fernando Pessoa et ses hétéronymes

Pessoa, dans Ode Maritime célèbre le début d’un siècle que tous, à la différence du nôtre, pressentent comme grand. Tous les espoirs étaient alors permis, en 1909. Le XX° siècle aura été grand, mais à la façon que l’on sait !  Désormais, tous les espoirs nous sont-ils interdits ? 
C’est cette question qu’ »Ode Maritime » et Alvaro de Campos posent à notre XXI° siècle «intranquille »… 
La mise en scène était alors de Claude Régy, qui a su nous ouvrir des espaces de rêve et de mystère qui touchent au plus profond de notre nature humaine.
Le texte, je m'en souviens comme si c'était hier,  fut dit magnifiquement, proféré plutôt, par Jean Quentin Châtelin, lui-même transpercé par les mots de Pessoa.
    
Fernando Pessoa, lui, ne vécut que par les songes, les divagations oniriques, la démultiplication de lui-même par ses « hétéronymes » : Alvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardi Reis, Bernardo Soares.
    
Dans le  monde étrange où nous vivons, pris par la tentation du virtuel, nous avons entendu Pessoa dans ce qu’il a de plus violent et de plus délirant, de plus concret (donner de la chair et des nerfs à l'âme) et de plus nécessaire. 
Nous étions plongés, lors de cette représentation, dans  un univers de douceur, d’émotion, de violence et de cruauté, portés par un acteur puissant, solitaire, rageur à la limite du supportable.
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Jean Quentin Châtelin au Théâtre de la Ville
                                            
L’acteur était resté debout, quasiment immobile pendant toute la durée de la représentation (1h50), face à nous, sur une sorte de promontoire, de jetée, de ponton stylisé qui s’avançait dans la grande salle du Théâtre de la Ville, dans une sorte de halo bleuté, comme suspendu aux abords de l’existence, à la lisière d’un espace abstrait qui a été, lors de ce spectacle,  traversé par des forces, des remous, les cris et douleurs de l’histoire du monde.
.....
J'ai emporté ce texte magnifique pour le lire, face au Tage, lors d'un récent voyage à Lisbonne :

« Tout seul, sur le quai désert, en ce matin d’Eté, / Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l'Infini,/ Je regarde et suis content de voir,/ Tout petit, noir et clair, un paquebot entrer./ Il apparait au loin, classique à sa manière,/ Dans l'air lointain, il laisse le sillage vain de sa fumée/ Il entre doucement, et le matin entre avec lui, et dans le fleuve/ Voici que partout s'éveille la vie maritime… »
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Turner
Snow Storm: Steam-Boat off a Harbour's Mouth, 1842
                                                   
C’est à un périple intérieur au travers des mouvements de l’âme, au cœur d’une conscience intime, dans une échappée au-delà de l’espace et du temps, que nous convoque ce long poème d’un millier de vers.

Pessoa nous dit là des mots qui viennent de loin, il va chercher des cris et des plaintes d’avant le temps. Il est ailleurs et ici, proche de l’essence des choses. 

Nous voyons avec lui  » des ports mystérieux sur la solitude de la mer »,  nous « partons indéfiniment vers les nuits mystérieuses et profondes, emportés comme la poussière, par le vent, par les tempêtes.»

Puis, au-delà de passages d’une violence extrême, déchirante, nous partageons à nouveau notre humanité commune : »Une mouette qui passe / et ma tendresse grandit… »


On peut lire « Ode Maritime », dans la très belle édition (1980) de  Fata Morgana, illustrée par des dessins de Vieira da Silva et traduite et préfacée par Armand Guibert.

samedi 29 novembre 2014

Ödön von Horvath : Un fils de notre temps


Ödön von Horvath (1901-1938) est un dramaturge de langue allemande.

Les pérégrinations du jeune Ödön dans la Mitteleuropa, de par les aléas de l'Histoire, font qu'il ne se sent aucune appartenance nationale, sa nationalité fluctuant avec le temps et le lieu.

"Je n'ai pas de pays natal, et bien sur, je n'en souffre aucunement. Je me réjouis au contraire de ce manque d'enracinement, car il me libère d'une sentimentalité inutile..."

Von Horvath

Von Horvath a, pour beaucoup, réinventé le théâtre populaire allemand.

Pour Peter Handke, Horvath est meilleur que Brecht, et compare ses phrases à celles de Tchekov et de Shakespeare.

"Dans toutes mes pièces, je n'ai rien embelli, rien enlaidi. J'ai tenté d'affronter sans égards la bêtise et le mensonge. Cette brutalité représente peut-être l'aspect le plus noble de la tâche d'un homme de lettres qui se plait à croire parfois que les gens se reconnaissent eux-mêmes."

Dans le roman "Un fils de notre temps" Horvath démasque le nationalisme, le racisme au quotidien, la lâcheté, l'infamie d'une société désemparée par une crise sans précédent.


Un "pauvre chien de chômeur" s'engage dans l'armée, fasciné par l'espoir d'un monde plus simple, apparemment généreux...mais il retournera à la vie civile mutilé, et en viendra à tuer un homme. Sa quête hallucinée le mènera à se laisser saisir par le froid et la neige dans un parc de la ville.

Ce roman, achevé en 1938, éclaire par son extraordinaire perspicacité la "carrière" d'un soldat nazi : comment peut-on se laisser prendre par ce système, cette idéologie qui s'étendent alors sur l'Europe?

"...Et quand tu seras  tout à fait grand, ce sera peut-être une autre époque, et tes enfants te diront : ce soldat n'était qu'un vulgaire assassin...comprends donc : il ne savait pas quoi faire d'autre, il était bien un fils de son temps."


jeudi 27 novembre 2014

Rilke et Adamov : le Livre de la Pauvreté et de la Mort


Selon Lou Andreas Salomé, la rencontre de Rainer Maria Rilke avec Rodin, dont il sera le secrétaire en 1905-1906, ne serait pas étrangère à la conception de cet exercice spirituel que constitue Le Livre de la Pauvreté et de la Mort.

Rainer Maria Rilke
1875-1926
Rilke et Rodin à Meudon


On trouve dans ce long poème (en fait une trentaine de courts poèmes) une force de révolte qui paraîtra moins dans ses recueils de la maturité.

Rilke y oppose la vie moderne, les villes monstrueuses, le culte de l'argent à une vie spirituelle avide de solitude, de dialogue avec Dieu et de préparation à la mort.

Arthur Adamov prit la décision de traduire (et d'adapter) la moitié de ce poème magnifique, et le publia en 1940 avec une singulière  et puissante préface :

Adamov :

"...Le grand mal de notre civilisation est moins un crime contre la vie qu'un crime contre la mort. De tous temps, certes, l'apparition de la mort fut terrible : ne jette-t-elle pas l'homme face contre terre?
Mais de cette très sainte crainte, de cette terreur des origines qui est génération, ceux d'aujourd'hui ont tout oublié, et il ne subsiste plus qu'un malaise sans nom..."
...
"Aujourd'hui à chaque homme reste une tâche : arracher toutes les peaux mortes, les dépouilles sociales, se dénuder jusqu'à se trouver lui-même."



Arthur Adamov
1908-1970

Cette version a été publiée par Actes Sud en 1982.



C'est un petit livre de 30 pages que l'on range dans la poche d'une veste pour le lire et le relire dans des moments d'attente et de solitude : une merveille!

La rencontre Rilke - Adamov révèle leur complicité dans l'incomplétude, et la similitude de leurs interrogations.
Nul doute que notre sensibilité actuelle ne rejoigne celle du poème de Rilke (1903) et de sa traduction par Adamov (1940)

Rilke :

"Car les grandes villes, Seigneur, sont maudites ; 
la panique des incendies couve dans leur sein
et elles n'ont pas de pardon à attendre
et leur temps leur est compté.

Là des hommes insatisfaits peinent à vivre
et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert;
et aucun d'eux n'a vu la pauvre grimace
qui s'est substituée au fond de nuits sans nom
au sourire heureux d'un peuple plein de foi.

Ils vont au hasard, avilis par l'effort
de servir sans ardeur des choses dénuées de sens,
et leurs vêtements s'usent peu à peu
et leurs belles mains vieillissent trop tôt."

"La mort est là. Non celle dont la voix
les a miraculeusement touchés dans leurs enfances
mais la petite mort comme on la comprend là;
tandis que leur propre fin pend en eux comme un fruit
aigre, vert et qui ne mûrit pas."
...
"O mon Dieu, donne a chacun sa propre mort,
donne à chacun la mort née de sa propre vie
où il connut l'amour et la misère."
...
"Fais Seigneur qu'un homme soit saint et grand
et donne lui une nuit profonde, infinie,
où il ira plus loin qu'on ait jamais été;
donne lui une nuit où tout s'épanouisse,
et que cette nuit soit odorante comme des glycines, 
et légère comme le souffle des vents,
et joyeuse comme Josaphat."

jeudi 20 novembre 2014

Bohumil Hrabal : une trop bruyante solitude


Bohumil Hrabal, né en 1914 à Brno et mort en 1997 à Prague est l'un des plus importants écrivains tchèques de la seconde moitié du XX° siècle.



Il interromp ses études de droit en 1939, suite à l'occupation allemande et exerce alors des métiers divers : ouvrier sidérurgique, voyageur de commerce, magasinier, clerc de notaire, emballeur de vieux papiers, cheminot, figurant de théâtre,...

A partir de 1963 il devient rapidement l'un des écrivains les plus populaires de Tchécoslovaquie.
Après l'invasion soviétique de 1968, il sera interdit de publication, jusqu'en 1976 et deux de ses livres sont mis au pilon en 1970.

Dans ses livres, perce l'humour noir, l'ironie, le grotesque, mais aussi une grande tendresse, dans un langage où se mêlent l'argot et le raffinement d'une langue poétique. 

"Une trop bruyante solitude" est à mon goût le chef d'oeuvre de Bohumil Hrabal : s'y mêlent poésie et narration, rire et émerveillement.


C'est un plongeon dans la nuit la plus terrible, d'où il nous fait ressortir ruisselants de rire, de tendresse et de lumière....

"Car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool.
Elle s'infiltre si lentement qu'elle n'imbibe pas seulement mon cerveau et mon coeur, elle pulse cahin-caha jusqu'aux racines de mes veines, jusqu'aux radicelles des capillaires."

"Je m'en revenais toujours apaisé de ces visites dans les caves et les égouts, les cloaques et les stations d'épuration ; instruit malgré moi, je frémissais en pensant à ce que j'avais appris de Hegel : la seule seule chose terrifiante au monde, c'est ce qui est figé, pétrifié, moribond, et la seule heureuse, c'est quand l'individu ou mieux, la société des hommes, parvient, grâce à la lutte, à rajeunir, à conquérir le droit à la vie."

"Je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte et je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mettent à couler de moi."


...Un livre magnifique, dur, tendre, truculent, émouvant au plus haut point...

"Je ne suis venu au monde que pour écrire Une trop bruyante solitude." Bohumil Hrabal

mercredi 19 novembre 2014

Sénèque : comment choisir ses amis...


Le Philosophe Sénèque est né dans l'actuelle Cordoue, au sud de l'Espagne entre l'an 4 avant J. C. et l'an 1 après J. C., et est mort en 65 après J. C.


Philosophe de l'Ecole stoïcienne, dramaturge, il fut également homme d'Etat romain et précepteur de Néron, qui finit par le discréditer et l'acculer au suicide.

Ses "Lettres à Lucilius" exposent ses conceptions philosophiques stoïciennes.



Ces Lettres sont comme le Journal intime et philosophique de Sénèque.

Il y évoque ses doutes et ses drames de conscience, affronte les grands problèmes philosophiques et moraux que chacun se pose, en son temps comme aujourd'hui, et leur apporte des réponses empreintes d'une sagesse prudente et mesurée.

Ce texte fascinant est à la fois le roman d'une âme exceptionnelle et une initiation au courant majeur de la philosophie antique qu'est le stoïcisme.

"Ita fac, mi Lucili, vindica te tibia" : "Oui, mon cher Lucilius, revendique la propriété de ton être".

C'est par ces mots que Sénèque entame sa correspondance avec Lucilius, en 62 après J. C., à l'âge de 63 ans.

Je retiens, dans ce livre passionnant et facile à lire, quelques considérations de Sénèque sur l'amitié, ou "comment choisir ses amis "(Livre III).

"Si tu regardes un homme comme ton ami, sans avoir en lui autant confiance qu'en toi-même, tu te trompes lourdement et n'as qu'une vague idée de la valeur de la véritable amitié".

"Après avoir accordé son amitié, il faut avoir confiance ; c'est avant qu'il faut porter un jugement!
On renverse l'ordre naturel de ses devoirs, quand on juge après avoir donné son amitié au lieu de donner son amitié après s'être fait une opinion."

"Certains racontent au premier venu ce qui ne devrait être confié qu'aux amis et se déchargent dans n'importe quelles oreilles de ce qui leur brûle la langue."

"C'est une faute de ne faire confiance à personne comme de faire confiance à tout le monde."

"En attendant, puisque je te dois ma petite contribution journalière, je t'envoie cette phrase que j'ai eu aujourd'hui le plaisir de lire chez Hécaton : "Tu me demandes, écrit-il, quel progrès j'ai fait? Je suis devenu mon ami." Grand progrès! Il ne sera plus jamais seul. Sache-le, si tu as cet ami là, tu as le genre humain pour ami. Adieu."




vendredi 7 novembre 2014

L'empathie de Ryszard Kapuscinski


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L'écrivain et reporter polonais Ryszard Kapuscinski , le "sorcier du reportage" est mort à Varsovie, à 74 ans le 23 janvier 2007, il y aura bientôt huit ans.. 
Il a participé au rayonnement international de la Pologne.
Son nom était associé au mot "ailleurs", un "ailleurs" non pas synonyme d'exotisme, mais de curiosité, d'observation et d'empathied'amour des gens
La finesse du trait, l'attention aux choses et aux personnes, c'était son truc, son style de vie.

Il avait la bougeotte, et ce faisant, il aura contribué à élargir notre vision du monde, à élargir le monde : voir, sentir, comprendre, rapprocher le détail de la vie et le fond des circonstances. Il a montré qu'il était possible de décrire ce monde dans son extrême complexité à partir du moment où on y met du sien, par une perception trés fine des gens, et des situations, placée sous le signe de la subjectivité.
Une acuité du regard chez cet infatigable globe-trotter. Une attention aux autres dans les tempêtes et ouragans de tant de conflits, en Afrique, en URSS, Amérique du Sud, Asie, Proche-Orient...
"Pour comprendre l'Afrique, disait-il, il faut lire Shakespeare". 
Pour comprendre le monde, ses drames, ses joies, et l'inutilité des victimes, il faut aussi lire les Grecs : la guerre de Troie a partout eu lieu... 
Il nous faut d'autres Ryszard Kapuscinski pour continuer à élargir le monde!

jeudi 6 novembre 2014

Giacomo Leopardi et le Vendeur d'Almanachs



Dialogue d’un Vendeur d’Almanachs et d’un Passant, par Giacomo Leopardi (1798-1837) (Dix petites pièces philosophiques, Ed "Le temps qu’il fait" 1985)

Voila une petite pièce philosophique qui n'a l'air de rien, mais...


Le Vendeur : Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux ! Un almanach, Monsieur ?
Le Passant : Un almanach pour la nouvelle année ?
Le Vendeur : Oui, Monsieur.
Le Passant Croyez vous qu’elle sera heureuse, cette nouvelle année ?
Le Vendeur : Oh, bien sûr, Excellence !
Le Passant : Comme l’année passée ?
Le Vendeur : Beaucoup plus !
Le Passant : Comme celle d’avant ?
Le Vendeur : Plus encore, Excellence !
Le Passant : Comme laquelle, alors ? N’aimeriez vous pas que cette année nouvelle ressemble à l’une de ces dernières années ?
Le Vendeur : Non, Monsieur, je n’aimerais guère.

Le Passant : Depuis combien d’années vendez vous des almanachs ?
Le Vendeur : Bientôt vingt ans Excellence.
Le Passant : A laquelle de ces années voudriez vous que ressemble l’année prochaine ?
Le Vendeur : Moi ? Je ne saurais dire.
Le Passant : Ne vous rappelez vous en particulier aucune année qui vous ait parue heureuse ?
Le Vendeur : En vérité, Excellence, non.

Le Passant : Et pourtant, la vie est une belle chose, n’est-ce pas ?
Le Vendeur : Et comment !
Le Passant : Ne voudriez vous pas revivre ces vingt ans, et tout votre passé depuis le jour de votre naissance ?
Le Vendeur : Ah, Monsieur, plût au ciel que ce soit possible !
Le Passant : Même si vous aviez à revivre exactement la vie que vous avez menée, avec tous ses plaisirs et les peines que vous avez connus ?
Le Vendeur : Ah, ça non, je n’en voudrais pas.
[…]
Le Passant : Enfin, quelle vie souhaiteriez vous ?
Le Vendeur : Une vie comme ça, telle que Dieu me l’enverrait, sans autre condition.
[…]
Voilà donc une petite 'pièce philosophique' qui n'a l'air de rien, semble faire simplement état de nos contradictions quant à nos souhaits à la fois de revivre et de ne pas revivre le passé, et qui témoigne en fait du mal de vivre et du temps qui passe, inexorablement, sentiment accentué à chaque démarrage d’une nouvelle année….
... mais qui nous montre au contraire un amour pour la vie, tout timide et en même temps enraciné dans une attente discrète du bonheur. 
Cette attente, nous la partageons tous, quel que soit notre milieu social et nos conditions de vie. Nous pouvons tous, les uns pour les autres faire éclore et se réaliser cette attente, ne serait-ce que par un regard, un sourire...un commentaire à une note de blog !
Si cette vie vaut la peine, c'est que par le passé, elle nous a surpris, touchés et apporté des bonheurs que nous n'attendions pas. 
Nous nous appuyons sur ce vécu pour espérer et croire que dans l'avenir il en sera de même.

mercredi 5 novembre 2014

René Char : "je veux parler d'un ami..."



Pour faire suite à une note précédente, où j’évoquais Albert Camus, je voudrais souligner l'amitié unique qui s’est établie entre l’écrivain Albert Camus et le poète René Char, par le lien de la poésie, par le lien de la résistance, par le lien de la lumière.

Camus considère Char comme la figure accomplie du résistant, de l’ »homme révolté »…mais il n’y a de vraie révolte que celle qui implique les mots. L’artiste, dit Camus,  doit pouvoir « émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes ». 
« De fait, l’amitié qui se tisse entre Camus et Char est faite d’un partage d’expériences : même amour de la lumière, même amour des femmes, même exigence de liberté, alors que, le nazisme vaincu, s’esquisse la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. » (Michel Faucheux dans  Le Magazine Littéraire  N°453)
Et Char rend hommage à Camus d’une façon qui me touche profondément, dans «Recherche de la base et du sommet » (Poésie/Gallimard): 

 "Depuis plus de dix ans que je suis lié avec Camus, bien souvent à son sujet, la grande phrase de Nietzsche réapparaît dans ma mémoire : « J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels. » Voilà la raison de la force d’Albert Camus, intacte, reconstituée à mesure, et de sa faiblesse, continuellement agressée.[…] De l’œuvre de Camus, je crois pouvoir dire : » Ici, sur les champs malheureux, une charrue fervente ouvre la terre, malgré les défenses, et malgré la peur. » Qu’on me passe ce coup d’aile ; je veux parler d’un ami !"

mardi 4 novembre 2014

J'ai lu "Le Liseur" de Bernhard Schlink



J'ai lu l'an passé, totalement par hasard, "Le Liseur", publié il y a 19 ans, en 1995, l’ayant récupéré avec d’autres livres provenant de la bibliothèque familiale. 
Comme pour  d’autres livres que j’ai en ma possession et non encore lus, j’attendais le moment propice. 


J’avais saisi le temps, la disponibilité et le silence propice à la lecture : un voyage. 
Je me suis décidé par intuition pour ce livre de Bernhard Schlink, sans en rien savoir, sinon le fait que ma mère l’avait apprécié. 
J’ai aussi dans ma bibliothèque « Le Retour » de Bernhard Schlink.
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Je ne savais pas, bien entendu, qu’un film, «  The Reader », avait été réalisé d’après cet ouvrage.

J’ai donc  lu « Le Liseur ». Un roman facile à lire, mais du grand art, trés bien mené.

D’abord un titre, qui déjà m’a intrigué : « Le Liseur », terme qui n’est pas très usité en français et non pas « le Lecteur » ? En allemand « Der Vorleser » signifie « celui qui lit à haute voix, qui donne lecture », ou » le conférencier » ; en français on aurait pu dire aussi « Le Lecteur », mais il y avait déjà « La Lectrice », passons !
Ceci dit, ce livre m’a réellement passionné et je ne pouvais plus m’en détacher.

L’histoire en est maintenant connue, de par le film, que je n’ai pas du tout envie d’aller voir, craignant fort la déformation hollywoodienne de l’ouvrage. Malgré les Oscars. Et de plus toute adaptation fait perdre la qualité littéraire de l’ouvrage.
     
A quinze ans Michaël fait par hasard la connaissance d’une femme de 35 ans Mme Schmitz (Hanna) dont il devient l’amant. L’un de leurs rites consiste à ce qu’il lui fasse la lecture à haute voix. Un jour, elle disparaît. Plus tard, dans le cadre de ses études de droit, Michaël assiste au procès de cinq criminelles et reconnaît Hanna parmi elles….Pendant son internement il lui envoie non des lettres, mais des enregistrements audio de l’Odyssée, de Schnitzler, de Tchekhov…Il la revoit encore, bien plus tard, au terme de ses années de détention…Le secret d’Hanna, son analphabétisme, court et sous-tend cette dramatique histoire.
J’ai trouvé passionnante et bien menée la façon dont Bernhard Schlink entrecroise dans ce roman plusieurs thèmes forts. Le fait qu’il soit l’auteur de plusieurs romans policiers à succès n’y est pas étranger. Il sait tenir ses lecteurs en haleine. Il aborde la responsabilité et la culpabilité, le poids du passé, la responsabilité personnelle envers les crimes du nazisme comme envers la protection d'un secret, la liberté individuelle, celle de conserver un secret même au prix d'une condamnation à la prison. Le secret, le mensonge jouent un rôle très important, tout comme la honte. Il nous met, de façon subtile et symbolique aussi face à nos choix, notre éveil de conscience et nos responsabilités. Michaël c’est aussi toute une génération face au questionnement de la Shoah. 
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 « Nous ne devons pas nous imaginer comprendre ce qui est inconcevable ; nous n’avons pas le droit de comparer ce qui échappe à toute comparaison ; nous n’avons pas le droit de questionner, car celui qui le fait, même s’il ne met pas les atrocités en doute, en fait néanmoins un objet de communication, au lieu de les prendre comme une chose devant laquelle on ne peut que s’imposer le silence de l’horreur, de la honte et de la culpabilité.[…] 
Mais enfin, l’on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence de l’horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c’était tout ? »

lundi 3 novembre 2014

Rainer Maria Rilke : "Est-il possible?..."



Rainer Maria Rilke (1875-1926), écrivain de langue allemande, est surtout connu comme poète. Mais il écrivit aussi des nouvelles, des pièces de théatre et un "roman" : "Les Cahiers de Malte Laurids Brigge". 



Le jeune poète danois, Malte Laurids Brigge, qui arpente les rues de Paris à la recherche de la réalité, c'est Rilke, qui mit six années (1904-1910) à venir à bout de ce récit extraordinaire de deux cents pages, qui tient à la fois de l'essai, du roman et du cahier intime.
Rainer Maria Rilke écrit, dans "Les Cahiers de Malte Laurids Brigge":
"C'est ridicule. Je suis assis dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt huit ans, et qui ne suis connu de personne. Je suis assis ici et ne suis rien. Et cependant ce néant se met à penser et, à son cinquième étage, par cette grise après midi parisienne, pense ceci :
Est-il possible, pense-t-il, qu'on n'ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant?
Est-il possible qu'on ait eu des millénaires pour oberver, réflechir et écrire, et qu'on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme?
Oui, c'est possible.
Est-il possible que, malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l'Univers, l'on soit resté à la surface de la vie? Est-il possible qu'on ait même recouvert cette surface - qui, après tout, eût encore été quelque chose, - qu'on l'ait recouverte d'une étoffe indiciblement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d'été?
Oui, c'est possible.
Est-il possible que toute l'histoire de l'Univers ait été mal comprise? Est-il possible que l'image du passé soit fausse, parce qu'on a toujours parlé de ses foules comme si l'on ne racontait jamais que des réunions d'hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s'assemblaient, parcequ'il était étranger et mourant?

Oui, c'est possible..."


Guillaume Apollinaire : "mon amour dans l'horreur mystérieuse métallique..."


Le 2 Janvier 1915, il y aura bientôt 100 ans, Guillaume Apollinaire (1880-1918, voir ici) prend le train en gare de Nice après une permission de quarante-huit heures. 



Dans son compartiment, il rencontre une jeune femme, Madeleine Pagès, qui doit embarquer à Marseille. Les deux voyageurs se plaisent, parlent de poésie, échangent leurs adresses. Au cours des mois qui vont suivre, Guillaume Apollinaire envoie du front de Champagne à Mlle Pagès des lettres d’une liberté et d’une sensualité inouïes. 



Unissant la dignité et la souffrance du combattant à la sensualité lyrique de l’amoureux, les lettres d’Apollinaire défendent sans cesse, dans l’enfer des tranchées, la poésie, la beauté et la vie.
...
Le 2 décembre 1915 au soir.
« Mon amour dans l’horreur mystérieuse métallique muette mais non silencieuse à cause des bruits épouvantables des engins qui sifflent geignent éclatent formidablement notre amour est la seule étoile, un ange parfumé qui flotte plus haut que la fumée noire ou jaune des bombes qui explosent.
 Il sourit au fond des sapes où il fait l’écoute anxieuse, il veille aux créneaux repérés que la balle ennemie traverse à intervalles réguliers, il plane sur le mystère ineffable des premières lignes dont l’horreur blanche fait rêver d’un paysage lunaire.
Effrayante monotonie d’une vie où l’eau, même l’eau non potable est absente.
   
Ecris moi de l’amour, sois-moi ma panthère pour me remettre dans la vie de notre cher amour.
Songe à quel point dans la vie de tranchées on est privé de tout ce qui vous retient à l’univers, on n’est qu’une poitrine qui s’offre à l’ennemi. Comme un rempart de chair vivante.

Je sens vivement maintenant toute l’horreur de cette guerre secrète sans stratégie mais dont les stratagèmes sont épouvantables et atroces.
Mon amour je pense à ton corps exquis, divinement toisonné et je prends mille fois ta bouche et ta langue. »